Léah Marciano est photographe et vidéaste. Depuis plus de 15 ans, elle capture la réalité avec sensibilité et engagement. Elle vient de publier, en collaboration avec l’association Tous 7 octobre, un livre photo intitulé Tikkoun Olam. Elle est également élève à l’Oulpan Lavi.
Léah, qui es-tu ?
Je suis photographe et vidéaste. À côté de ça, j’ai toujours été militante pour des causes qui me semblaient justes, et cela a été le cas le 7 octobre. Mais cette fois, descendre dans la rue ne me suffisait pas alors je me suis rapprochée des gens qui étaient déjà dans l’action, j’ai proposé mes compétences et c’est là que tout a commencé. De fil en aiguille, j’ai photographié de nombreux événements autour du 7 octobre : des collages nocturnes, des manifestations, des marches, des rassemblements…

Comment est née l’idée d’en faire un livre photo ?
Je produisais beaucoup d’images pour ces associations et j’ai eu envie de mettre en lumière tous ces gens qui, en une fraction de seconde, sont devenus des héros du quotidien. Ces personnes qui collent la nuit dans le froid, ce sont des mères de famille, des gens qui ont une vie à côté, dont le métier n’a rien à voir avec la colle ou le pinceau. Et pourtant, ils ont passé énormément de temps à coller et à manifester, malgré le danger et le froid. Pour moi, ce sont de vrais héros, et j’ai voulu les mettre en lumière et leur consacrer ce livre. Je veux que ce livre montre le travail incroyable de ces associations et que l’on s’en souvienne : ce sont eux, Tikkoun Olam.
Qu’est-ce qu’elles ont en commun ces photos ?
Elles montrent toutes la même chose : l’unité dans le combat. Nous sommes un peuple très éclectique, d’ailleurs on dit souvent “Deux juifs, trois synagogues”. Mais là, d’un coup, tout le monde était d’accord, on ne pouvait pas rester passif. Alors on a mis nos différences de côté et nos aspirations politiques au profit d’un but commun. Je trouve ça beau, cette lumière qui est sortie au milieu de ce chaos et qui montre l’unité du peuple juif… ainsi que celle de ses alliés.

Comment s’est passé le choix des photos ?
Le choix a été dur. J’avais plus d’un millier de photos sur deux ans de documentation. Alors j’ai fait en sorte d’avoir le plus grand panel possible, et j’ai fait confiance à mon instinct ainsi qu’à celui de mon collaborateur, Alex Podemski, cofondateur de l’association Tous 7 octobre, qui m’a rejointe dans cette aventure. Il a apporté un regard extérieur, notamment pour le choix des images, la rédaction des légendes…
Si tu devais en choisir une seule ?
La facilité aurait été de choisir une photo prise dans un kibboutz meurtri, parce que ce sont des images qui parlent tout de suite et qui choquent. Mais je n’ai pas envie de montrer la dévastation et le massacre, j’ai envie de montrer l’humain.
Je pense que je choisirais une photo de collage : voir ces personnes emmitouflées, avec des pots de colle, qui tachent leurs vêtements, avec des pots de colle qu’ils ne savent pas toujours manier… et qui collent, malgré le froid, l’illégalité, le danger que représente la rue, les affiches des visages des otages.
Comment les photos sont-elles organisées ?
C’est un livre chronologique. Il commence le 7 octobre avec des images des kibboutz meurtris, le festival Nova… Puis, au fur et à mesure, le livre tend vers la lumière, vers l’espoir : les collages deviennent de plus en plus aboutis, les manifestations se développent, et l’on voit aussi arriver en France les familles d’otages. J’ai fait beaucoup d’allers-retours entre la France et Israël pour montrer ce qui se passe là-bas. La résilience des Israéliens est formidable à documenter. On observe d’ailleurs un vrai contraste dans les photos. En France, nous avons le visage fermé, on est choqué, dans la sidération face à ces horreurs survenues à 4 000 km. Il y a ce côté très français de se morfondre… Et puis, il y a la société israélienne, qui a vécu ce pogrom de plein fouet et qui se relève : elle danse, elle chante, elle fait ce qu’il faut pour l’Am Israël.
Comment avez-vous choisi le moment et la manière de conclure le livre ?
Les photos s’arrêtent en juillet 2025, et le livre se termine sur l’espoir et la danse. Nous avions naturellement en tête la date du 7 octobre 2025 pour la sortie. Le hasard du calendrier a fait que la libération des derniers otages vivants a marqué une vraie fin pour beaucoup d’entre nous, une véritable respiration. C’est un signe que c’était le bon moment pour sortir ce livre qui symbolise ces deux années de lutte.
Pourquoi l’avoir intitulé “Tikkoun Olam” ?
J’ai longtemps réfléchi au titre, je voulais qu’il soit en français pour être accessible et compréhensible pour tout le monde. Je ne voulais surtout pas l’enfermer dans une niche.
Finalement, Tikkoun Olam m’est apparu comme une évidence. C’est en hébreu parce qu’il n’y a pas de traduction exacte en français, c’est un concept. Tikkoun Olam signifie la réparation du monde. Les personnes présentes dans le livre œuvrent littéralement pour réparer le monde.
Mon rêve, c’est que ce livre voyage au-delà de la communauté juive. D’ailleurs, beaucoup d’exemplaires sont achetés par des non-juifs, et ce livre est aussi pensé pour eux, pour qu’ils voient ce que les médias ne montrent pas.
Où peut-on se le procurer ?
Il est disponible sur le site de Helloasso et tous les bénéfices sont reversés au Kibboutz Nir Oz.

Pourquoi ce Kibboutz en particulier ?
Nir Oz est un kibboutz que j’ai eu la chance de photographier et de découvrir en profondeur. J’y suis allée deux fois, envoyée par l’association Les Amis de Nir Oz, qui soutient le kibboutz et ses habitants. Mon rôle était de documenter le lieu et je suis tombée littéralement amoureuse.
Quand on arrive à Nir Oz, ce qui frappe d’abord, ce sont les maisons brûlées et l’étendue de l’horreur. Pourtant, ce qui retient le regard, c’est la végétation qui continue de pousser, comme si la nature refusait de céder. On y voit aussi beaucoup d’animaux… signe de vie et de résilience. Et, par hasard, j’ai rencontré de nombreux survivants de ce kibboutz, qui a été le plus durement touché : un habitant sur quatre a été tué ou kidnappé. Il est tristement célèbre, notamment parce qu’il est le kibboutz de la famille Bibas.
Quels sont les projets pour la suite ?
Je continue de documenter et de partager sur les réseaux sociaux. J’ai compris que les gens avaient besoin de voir aussi les actions des associations, et pas seulement les images de destruction. Il faut montrer que la vie continue, que la reconstruction avance, que l’espoir existe. Nous prévoyons avec Les Amis de Nir Oz un recueil photo entièrement dédié à ce kibboutz, avec des anecdotes, des témoignages, des images du 7 octobre à aujourd’hui, de la dévastation à la renaissance. J’y suis retournée en décembre dernier pour documenter la reconstruction : les ouvriers travaillent, les maisons ressortent de terre, petit à petit, comme un Phénix qui renaît de ses cendres, les anciens reviennent vivre à Nir Oz, de nouveaux habitants s’y installent … ça donne foi en l’humanité.
Est-ce que ton regard de photographe a changé depuis le 7/10 ?
Ce n’est pas mon regard de photographe qui a changé, mais mon regard sur mon métier. Depuis le 7/10, je me suis sentie utile et c’est un point de non-retour. Dans la vie d’un artiste, une fois qu’on a expérimenté l’utilité de son travail, il n’y a plus de retour en arrière possible. J’ai découvert une véritable passion pour le reportage et je me suis rendu compte que c’est ce pour quoi je suis faite.
Est-ce qu’apprendre l’hébreu ça fait partie du Tikkoun OLam?
Aller vivre en Israël fait partie du Tikkoun Olam, et qui dit vivre en Israël, dit apprendre l’hébreu. C’est pour ça que j’ai commencé l’Oulpan : apprendre l’hébreu m’aide à concrétiser ce projet à moyen-terme. Je vais souvent en Israël et je vois mes progrès. Je me sens de plus en plus à l’aise, que ce soit pour parler, demander mon chemin, commander au restaurant, ou même comprendre quand le taxi parle de moi.
Ton mot favori en hébreu ? Et pourquoi ?
Balagan, parce que c’est l’un des premiers mots en hébreu que j’ai appris et qu’il définit tellement bien Israël, le peuple juif… et ma tête.
Un dernier mot à nous partager ?
On a subi le 7 octobre, mais l’après, c’est nous qui le décidons. Se battre, ce n’est pas seulement dans les grandes actions. Se battre, c’est aussi coller des stickers, marcher dans la rue, être visible. Il n’y a pas de petit geste : il y a juste des gestes.
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